Winter -014-015 - Pear, Spark & Lastie
 
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 Histoire de AA ♪

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Pétale J. Answer.
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MessageSujet: Histoire de AA ♪   Mer 8 Fév - 18:01

Saint-Pétersbourg, le 15 novembre 1929, 19h35
Journal d'Henrick Van der Rohe


« Ici, Staline, impose de plus en plus sa tyrannie. Nous n'avons plus aucune liberté, nous sommes obligés de lui vouer toute notre admiration. Et même si la plupart des personnes font semblant, il y a malheureusement bon nombre de gens qui croient sincèrement en lui. Quelle pourriture. Ici, en Russie, dans chaque ville, chaque village, chaque maison, il y a son portrait. Il est partout. Et quiconque ne l'accroche pas chez soi est considéré comme un résistant. Tout le monde a tellement peur. La souffrance, la famine et la terreur règnent en maîtres absolus. Je crains pour ma famille, mes frères, mes sœurs, je crains pour leur vie. Que deviendra donc le peuple russe ? Je me lève chaque jour avec frayeur. J'ai tellement peur moi aussi. Je me contemple dans la glace tous les matins, et je ne me reconnais même plus. La dictature nous a tous changée, elle fait de nous ses pantins, nous soumets à ses règles. Je ne suis plus qu'un journaliste entravé, et je sais que bientôt ils débarqueront à la maison. Je crains le pire, je vis dans l'incertitude et le doute. Que dois-je faire ? Nous serons sans doute déporté dans peu de temps, moi et toute ma famille, comme déjà tant de gens avant nous. Bien trop de gens. Je n'ai plus le choix. Vous me manquerez tous tellement, mais rester serait égoïste, je veux vous protéger de toutes mes forces et jusqu'à mon dernier souffle. La peur me noue la gorge, m'enserrent les entrailles et me broie lentement le cœur. Mais je dois être fort. Il faut que je m'en aille.. Coûte que coûte. La paix n'existe plus, la vie que l'on mène n'en est plus une. »

***

Il partit quelques jours plus tard, le cœur empli de tristesse et de mélancolie, l'âme en peine. Mais il n'avait plus d'autre choix que de partir. Il parcourut nombre de régions, sans jamais verser une seule larme. Jamais. Au bout de ce périple, il n'y avait qu'un vague souvenir. Le souvenir usé d'un immense manoir, l'image jaunie de quelques enfants jouant dans de magnifiques jardins, entretenus à la perfection. Et puis il y a tante Andromaque, la femme de son défunt oncle. Ils s'étaient rencontrés à Moscou, et, la jeune femme étant française, décidèrent de s'établir vers Lorient, une région paisible et tranquille. Andromaque était issue d'une famille riche, vivant dans le luxe.
Ils vécurent ainsi pendant de nombreuses années. Malheureusement, ils n'avaient jamais eu d'enfants. L'oncle Hans mourut d'un cancer du pancréas, laissant dans son ombre sa veuve et sa fortune. Il n'y avait plus que tante Andromaque, le visage crayeux et les traits tirés par la tristesse. Il n'y avait qu'elle au bout de ce chemin. Andromaque n'était pas morte, sinon, Henrick et sa famille l'auraient su. Son but à présent, était de rejoindre le manoir, rejoindre la France et sa chère tante. Il y arriverait.. Pourtant, sa famille lui manquait terriblement. Il savait que jusqu'à sa mort, il n'aurait plus jamais de nouvelles. Plus jamais. « La vie est ainsi », se disait-il chaque soir. Mais seul le temps pouvait l'apaiser.

***

Henrick chasse les draps de satin et se lève. Il bâille et s'étire, puis tire vivement le rideau. Sa chambre luxueuse s'emplit instantanément d'une lumière chaude et agréable. Il observe un instant les jardins du manoir, les pétales des fleurs tombant tristement sur le sol. Son regard bleu comme un ciel tourmenté s'embue de quelques larmes. Larmes chassées immédiatement par un revers brusque de la main. Il s'en va à la salle de bain et se scrute dans la glace. Ses yeux sont rougis par une nuit sans sommeil, une barbe s'épanouit sur ses joues et son menton. Pourtant, il ne prend même pas la peine de se raser. La vie est tellement futile à présent, tellement inutile. Elle sonne creux, sa vie sonne creux. Il n'a plus de vie, il ne veut plus de la Vie. Le monde est si triste. Henrick s'habille en vitesse et, sans même se rafraîchir le visage ou se passer un coup de peigne, descend le grand escalier en chêne. Il arrive dans la salle à manger. Tante Andromaque est déjà installée à la table. Le jeune homme regarde sa montre. Il est neuf heures passées.. La vieille femme lui tourne le dos, admirant la vue donnant sur la forêt. Ses cheveux descendent en une longue cascade blonde, dans laquelle chaque rayon du soleil semble s'accrocher. Pourtant, ici et là, quelques cheveux argentés se reflètent dans sa chevelure. Il s'approche de la table, tire une chaise et s'assoit. Il regarde sans vraiment les voir, les produits qu'il y a sur la table. Il y a de nombreux pots de confitures de coin, de cerises, de fraises, d'abricots, de cassis.. Des morceaux de pain grillé jonchent la vaste table et les boissons en tout genre ne manquent pas. Pourtant, le jeune homme n'a pas faim. Il rumine ses souvenirs, pense à sa famille. Un profond gouffre se rouvre au fond de lui. À quoi cela lui sert-il de continuer à vivre... ? Sortant de ses sombres pensées, il s'empare sans conviction d'un bout de pain qu'il tartine de marmelade d'orange et se remplit une pleine tasse de thé fumant. Cela fait un mois déjà...

- Ils te manquent pas vrai ?

Henrick sursaute. C'est la voix devenue rauque de sa tante qui s'adresse à lui. Pourtant, elle n'a pas bougé d'un millimètre, elle ne s'est pas retourné vers lui, ne l'a pas regardé. Elle reste fixée devant sa fenêtre, recherchant quelque chose qu'elle seule peut voir. Le jeune Russe ne sait pas quoi répondre à sa tante, il laisse passer un instant de silence, il hésite. Puis, maîtrisant sa voix autant qu'il le peut, il décide d'être sincère et déclare simplement :

- Oui tante Andromaque, ils me manquent.

Sa voix est un murmure, elle est si faible qu'il se demande si la vieille a entendu sa réponse. Il se contient pour ne pas pleurer. Il n'a jamais pleuré.. Alors, aucune larme ne s'enfuit de ses yeux sombres. Sa voix avec le temps est devenue éraillée, les mots se sont bousculés entre ses lèvres. Il résiste, il lutte. Une unique larme coule le long de son visage. Sans se retourner, tante Andromaque lui répond. Sa voix est lasse et râpeuse, mais pourtant rendue douce par son ton. Même s'il ne peut pas le voir, il devine les larmes qui perlent sur ses joues ridées.

- Moi aussi ils me manquent Henrick, moi aussi ils me manquent...


***

Henrick pose le panier de provisions sur le sol parsemé d'herbe et s'assoit sur un rocher plat. Aujourd'hui, ils sont venus pique-niquer, tante Andromaque et lui. C'était son idée à elle, pour lui « airer l'esprit » d'après ce qu'elle a dit. Rester enfermé si longtemps est mauvais pour la santé.
Il regarde d'un air renfrogné l'immense lac qui s'étend devant lui. C'est le Lac aux Cygnes, un endroit agréable et luxuriant. Le soleil l'éblouit et le réchauffe, nous sommes en plein mois de mai. Finalement, ce n'était pas une si mauvaise idée de venir.. Près de lui, la vieille commence à déplier la nappe à carreaux rouges et blancs. Elle est assez âgée, mais pourtant, sa forme est encore impeccable. C'est une femme forte ! Il se lève, s'arrachant à la contemplation du lac et aide tante Andromaque. Il dispose diverses boîtes et contenants sur la nappe, laissant l'air frais lui chatouiller les narines. Oui, il serait aussi fort que tante Andromaque ! Quand tout est prêt, Henrick se rassoit sur la même pierre et laisse le paysage emplir son regard. Les feuilles des arbres dansent sous l'effet de la brise, les troncs se dressent ici et là, bordant le lac aux reflets azurés. La vieille pivote son visage vers lui et, plongeant son regard aigue-marine dans celui si tourmenté d'Henrick, elle lui lance :

- Sais-tu pourquoi ce lac est appelé le Lac aux Cygnes, Henrick ?

Un large sourire se dessine sur son visage. Saisissant cet instant d'intimité avec sa tante, Henrick lui répond du tac au tac :

- Non, pourquoi ?

Le sourire d'Andromaque s'élargit un peu plus, pendant qu'elle prononce ces quelques mots :

- Il paraît qu'un homme y aurait aperçu une procession de cygnes noirs il y a fort longtemps. Mais ce n'est, à ce jour, qu'une simple légende.


A présent, elle ne le regarde plus. La vieille ne prononcera pas un mot de plus aujourd’hui... Henrick retourne à sa contemplation, tournant dans tous les sens les mots que tante Andromaque lui a adressés. Elle ne le dit jamais rien au hasard... Jamais.

***

Le temps passa, et plus jamais tante Andromaque ne parla de la légende du Lac aux Cygnes. Henrick reprit au fur et à mesure goût pour la vie. Mais malgré tout, il lui manquait un but.. Il avait obtenu un petit travail de journaliste, pas très bien payé, mais bon, il voulait avant tout se divertir. Il n'avait pas besoin d'argent, ils en avaient déjà trop. Il n'avait ni enfants, ni femme, ni conquêtes, ni maîtresse, ni amis. Henrick se sentait seul, lui qui avait toujours été un grand indépendant. Il lui manquait un but, une raison de vivre. Savoir que sa vie servait à quelque chose, savoir qu'avant sa mort, il aurait accompli quelque chose, fait un geste, un dernier geste pour ce monstrueux univers. Henrick repensait alors à ce que lui avait dit sa tante Andromaque. C'est alors que de ces simples mots, de ce mythe absurde, naquît sa raison de vivre. Son obsession. Il avait toujours apprécié la photographie, un moment, il avait même voulu devenir photographe. Maitenant, il se rendait compte qu'il pouvait réaliser son rêve, rien ne lui en empêchait plus. Oui, il allait les photographier. Qui ? Les fameux cygnes noirs bien sûr. Chaque jour il alla au bord du lac, nourrissant le fol espoir de les apercevoir un jour. Il quitta son travail, ne vivant plus que pour les satanés oiseaux. Mais il attendit et attendit encore, sans jamais les voir. Il les désira si ardemment, ces oiseaux qui avaient enfin donné un sens à sa vie... Henrick ne voulait rien d'autre qu'eux.

***

Les lourdes cloches se balancent en haut de leur grand clocher. Chacun de leur grondement sourd est un coup de poignard dans le cœur de l'homme. Il verse quelques larmes. Mais peut-on vraiment lui en vouloir ? Il les sèche doucement. Andromaque n'aurait pas aimé le voir pleurer ainsi, et il le sait. Il y a quelques personnes habillées de noir autour de lui. Mais que font-ils ici ? Ce ne sont que d'anciens associés de son père, quelques éparses personnes qui viennent saluer la fortune d'Andromaque plus qu'elle-même. Il y a un prêtre devant ce trou béant. Ce trou qui bientôt abritera à jamais la dépouille de la vieille femme. Le clerc s'écarte, et Henrick comprend ce qu'il doit faire. Il s'avance lentement vers ce gouffre et lance la rose blanche qu'il tenait dans sa main gantée de noir. Et les uns après les autres, chacun jette sa fleur. Henrick reste en retrait. Bientôt, il est seul devant la tombe. C'est un choc pour lui. Il n'a rien vu venir. Il regrette. Cette femme s'est éteinte dans la nuit, sans prévenir. La mort est venue la chercher comme une voleuse, alors qu'elle reposait sur son lit. Cette femme ? La seule personne qui lui reste. Le vent froid et cruel s’immisce sous ses vêtements sombres pour mordre sa chair e s'enfoncer jusqu'à ses os. L'homme frissonne. Il entend au loin les croisements froids des corbeaux, se délectant de la mort comme on pourrait se délecter d'un bon verre de vin. C'est sous ce triste et sombre ciel gris de septembre qu'Henrick dit adieu à sa chère tante. Pourquoi continuer à vivre à présent ? Il baisse la tête.

***

Henrick bâille. Cela fait déjà une bonne heure qu'il patiente dans un de ces sièges complètement inconfortables. Son cœur est devenu aussi dur que du roc et l'homme a de nouveau recommencé sa vie. Sans Andromaque. Il a quelques domestiques, et surtout beaucoup d'argent. Beaucoup, beaucoup trop d'argent. Pour quelqu'un comme lui, vivant seul et n'aimant pas particulièrement la vie, tout cet argent ne lui sert à rien. Que va-t-il en faire ? Et puis, c'est vrai qu'il n'est plus tout jeune. Il passe sa main bourrue dans sa tignasse foncée, dans laquelle s'entremêlent quelques mèches grises. Combien d'années cela fait-il à présent ? Il ne sait plus, ou plutôt, il ne le sait que trop bien. Ce n'est plus qu'un homme las et éprouvé par le temps. Il observe de ses yeux vides et froids la pièce qui l'entoure, il fixe encore ce pauvre tableau d'amateur qui pendouille sur ce mur au papier peint jaune terne. Enfin, une secrétaire daigne le faire entrer dans le bureau de Monsieur Alber. Il regarde sa montre et fronce les sourcils. La jeune femme détourne les yeux. Henrick se lève, tenant sa veste sur son bras. Il franchit la porte pour entre dans cette pièce qu'il a déjà vue tant de fois. Ce même homme, maigre et dégarni, portant des lunettes rondes aussi grosses que son visage. L'homme en question lui fait signe de s'asseoir. Sans un mot, Henrick s’exécute. Sa chaise est encore plus inconfortable que la précédente. Sans préambule, le notaire lui demande :

- Alors ?

Henrick soupire et lui répond, comme à chaque fois :

- Eh bien, je vous répondrais la même chose que les fois précédentes. Je ne sais pas.

Le notaire semble s'agacer, et lui rétorque d'une vois exaspérée :

- Je m'en fiche, monsieur Van der Rohe de ce que vous voulez. Vous vivez seul, vous n'avez aucune famille et votre Tante vous a légué tous ses biens, alors cessez d'être indécis et laissez-moi donc faire !

Il respire un bon coup, son visage reprend une couleur normale. Il continue, d'une voix qu'il veut posée :

- Tout cet argent, vous pourriez le léguer à une association caritative, à une entreprise, ou encore créer avec un orphelinat, ou le donner simplement à un anonyme...

Henrick n'écoute déjà plus son interlocuteur. Il est perdu dans ses pensées. Il se souvient d'Andromaque. Il sent alors qu'il tient quelque chose, là, tout près de lui. Mais son idée est encore trop floue et imprécise pour qu'il en parle à son notaire.

- Dites, vous m'écoutez ?!


Revenant à la réalité, Henrick le coupe :

- Je suis vraiment très heureux de voir avoir rencontré aujourd'hui, mais je vais devoir vous laisser. Merci de m'avoir accordé votre temps et à jeudi prochain.

Henrick sort de la salle sans rien ajouter d'autre qu'un au revoir, laissant Monsieur Alber la bouche béatement ouverte.
Quelques mois plus tard, l'académie était en train de prendre forme.

***
- Désolé, mais c'est fini, déclare un homme en blouse blanche.

On entend alors une femme crier un peu plus loin. Il fait signe aux urgentistes de ranger le matériel. Leur patient est mort, le cœur a lâché. Crise cardiaque, très commune comme mort. Le médecin appelle deux hommes costauds et leur demande laconiquement d'emporter le cadavre à l'intérieur pour la veillée funèbre. Ils s'exécutent. En silence, il lance un dernier regard au corps inanimé, las. Sa peau est d'une blancheur sépulcrale et ses yeux sont ouverts, son visage figé en une dernière expression d'émerveillement, semble-t-il. Il lève les yeux au ciel. Jolie mort tout de même, sous ce magnifique soleil, près de ce beau lac. Il soupire. Il aurait quand même préféré être entrain de pique-niquer avec sa fiancée au lieu de regarder ce que fut cet homme. Il ramasse l'appareil photo qui traîne sur le sol herbeux et le donne à la femme qui pleure maintenant à chaudes larmes. Elle prend l'appareil sans grande volonté, sèche ses larmes et observe machinalement les photos que l'homme a prises. Ses yeux embués s'écarquillent d'étonnement. Le médecin hausse les épaules et s'en va, sans comprendre pourquoi de simples photographies de cygnes noirs peuvent être à ce point surprenantes. Comment s'appelait le mort, déjà ? Henrick Van der Rohe lui semble-t-il, un riche de moins, pense-t-il. Il s'en va, et la seconde d'après, il ne se souvient même plus du nom du défunt.



© Conception, rédaction et réalisation par le staff de AA, avec l'aide de Nyx E. Adëliev.

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